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Novembre 2019

« Les Gilets jaunes sont une épée de Damoclès pour le gouvernement »

novembre 2019


Du 12/11/2019 par Thibault Déléaz pour le Point

Si le mouvement des Gilets jaunes a perdu en intensité, une étincelle suffirait à rallumer la contestation, prévient le politiste Tristan Guerra.

Cela faisait des semaines que la colère grondait sur les réseaux sociaux. Le 17 novembre 2018, 282 000 personnes – selon les chiffres du ministère de l’Intérieur – enfilent leur gilet jaune pour une première mobilisation, et entreprennent de bloquer routes, ronds-points et autres carrefours. Le point de départ de plusieurs mois de manifestations et d’occupations de ronds-points, mais aussi d’affrontements avec les forces de l’ordre.

De samedi en samedi se dessine un mouvement social d’une forme inédite, qui prolifère hors de tout cadre syndical et déstabilise les autorités, qui n’ont pas vraiment de leader à qui s’adresser. Tristan Guerra, politiste à Sciences Po Grenoble, a codirigé une étude sur le profil des Gilets jaunes, publiée dans Le Monde fin janvier. Un an après la naissance des Gilets jaunes, il revient pour Le Point sur les particularités du mouvement, son secret de longévité et son avenir.

Le Point : Qu’est-ce qui différencie les Gilets jaunes des mouvements sociaux auxquels on était habitués ?

Tristan Guerra : Il y a d’abord le mode de mobilisation. Ils ont commencé par signer des pétitions en ligne contre les prix du carburant, puis ont créé des groupes Facebook pour se rassembler. Cette manière de se mobiliser par les réseaux sociaux est une originalité. On note aussi que le pic de mobilisation est atteint dès le premier rassemblement le 17 novembre. La deuxième particularité, c’est que c’est un mouvement social qui concerne des catégories invisibles de la population, des gens qui ne se mobilisent pas d’ordinaire. On a vu apparaître sur la scène politique le haut des classes populaires et le bas des classes moyennes qui se mobilisent pour la première fois. On a également beaucoup de femmes, ce qui est assez inhabituel dans les mouvements sociaux. Enfin, les Gilets jaunes associent des revendications socio-économiques à des revendications plus démocratiques. C’est comme s’ils avaient pris conscience que pour changer leur situation il fallait changer la façon de prendre les décisions.

Vous évoquez la présence des femmes, plus forte que dans la plupart des mouvements sociaux. Comment l’expliquer ?

On sait en sociologie que les femmes sont plus précaires que les hommes. Elles sont plus touchées par la pauvreté, et sont plus susceptibles de se retrouver seules avec des enfants, à affronter la dureté de la vie économique. Les Gilets jaunes sont globalement des personnes relativement isolées socialement, et le mouvement permet aussi à ces gens de se retrouver, de tisser du lien social et de partager ce sentiment de galère. Et les femmes sont d’autant plus touchées par cet isolement social, ce qui peut expliquer leur présence importante.

Les Gilets jaunes ont réussi à se mobiliser chaque samedi pendant des semaines, sans compter les campements au bord des ronds-points qui sont pour certains encore debout. C’est plutôt inhabituel pour un mouvement social ?

Le mouvement a duré, car les gens prenaient plaisir à échanger. Les réseaux sociaux permettent d’organiser des événements fréquemment un peu partout. Tout est partagé, on voit qui y va, qui n’y va pas. Et cela permet, on l’a dit, de recréer des liens sociaux. Les gens ne sont pas uniquement là par des liens politiques. Il faut aussi souligner que leurs revendications n’ont pas été remplies, malgré les 8 milliards d’euros mis sur la table par le gouvernement, surtout sur le plan démocratique où aucun chantier n’a été lancé pour faire un pas vers plus de démocratie directe. Il faut tout de même nuancer cette longévité du mouvement : il y a beaucoup de monde les premières semaines, et il y en a moins après les annonces du gouvernement en décembre. Il ne reste que les plus déterminés, les plus précaires n’ont pas les moyens de tenir.

On a souvent parlé du prix des carburants comme du déclencheur de cette crise sociale. En était-il vraiment la seule cause ?

Ce mouvement arrive à un moment où les gens reçoivent leurs impôts, où on remplit sa cuve de fioul pour l’hiver, après un été où l’on vient de mettre en place les 80 km/h… Et en 2018, il n’y a pas d’échéance électorale, ça laisse de la place à une autre forme d’expression politique. Ces facteurs conjoncturels ont pu favoriser le moment où sont apparus les Gilets jaunes, mais il est clair que ce mouvement aurait pu émerger à tout moment en raison de facteurs structurels. Il y avait dans le pays une grande précarité et un épuisement démocratique tel qu’il suffisait d’une taxe de plus pour tout déclencher. Les Gilets jaunes ont le sentiment d’être le peuple des producteurs, les seuls à produire des richesses, et que les autres se les accaparent avec les taxes notamment. C’est une sorte de populisme économique, qui oppose le peuple des travailleurs à l’élite politique, médiatique ou économique qui lui aspire ses richesses.

Un an après, la mobilisation a largement faibli. Les Gilets jaunes sont-ils en train de s’éteindre ou la colère couve-t-elle toujours ?

Les gens n’ont pas les ressources pour se mobiliser indéfiniment, donc c’est normal que le mouvement s’essouffle en termes de participation. Mais ils ont créé un risque qui pèse sur les décisions du pouvoir en place : qu’une étincelle rallume la contestation. Les groupes Facebook sont toujours là et les Gilets jaunes sont toujours en contact, il suffirait de pas grand-chose pour les faire redescendre dans la rue. D’autant plus que ces gens qui ne s’intéressaient pas à la politique avant s’y connaissent mieux désormais et sont plus attentifs aux décisions qui sont prises.

Paradoxalement, personne n’est encore parvenu à transformer cette colère en offre politique…

Électoralement, les listes Gilets jaunes ont été un échec. Mais être sur une liste Gilets jaunes, c’est vraiment ne pas comprendre le principe du mouvement. Dans une nouvelle enquête que l’on vient de commencer, on voit qu’ils ne veulent pas adopter la forme d’un parti politique, car ils rejettent le rôle de leader, par refus de la représentation. Ça les met dans une impasse. On a aussi vu beaucoup de tentatives de récupération du mouvement, mais aucun parti n’a été capable de mettre la main dessus.

Quel avenir pour le mouvement ?

Il y a un avant et un après Gilets jaunes dans le quinquennat Macron. C’est une épée de Damoclès au-dessus du gouvernement, on l’a dit. Il est beaucoup plus prudent dans ses réformes, consulte plus, fait attention à sa communication… Les Gilets jaunes ont aussi réussi à remettre sur la table les enjeux économiques, alors que le débat politique tournait beaucoup autour de sujets culturels ou de l’immigration. On a vu ces derniers temps le retour de ces anciennes thématiques, mais ils ont permis de repolitiser ces enjeux économiques, qui fait qu’à un moment, les partis finiront par s’en saisir. Cela peut modifier à terme la manière dont les partis vont s’organiser pour 2022. Les conséquences politiques du mouvement ne pourront donc êtres vues que sur le long terme, mais ce n’est pas pour ça qu’on ne peut pas déjà voir leur impact sur la société.

à suivre dans le Point

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