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Décembre 2017

Le dollar roi déplumé

décembre 2017


Du 23/12/2017 par Eric LE BOUCHER pour LES ECHOS

CHRONIQUE - Une Bourse surévaluée, un président inconséquent, une relance fiscale qui risque d’avorter : et si le scénario décrit en vain depuis cinquante ans, celui de la chute du roi-dollar, était, cette fois, en passe de se réaliser ?

Le 18 décembre 2019, le président des Etats-Unis d’Amérique déclare lors d’une conférence au Smithsonian Institute à Washington qu’il impose une taxe sur les importations et force ses partenaires à des concessions commerciales. La chute du dollar motive cette décision de fermeture, prise en catastrophe et annoncée, pour marquer que ce n’est pas si grave, en lieu et place où le président Richard Nixon avait, quarante ans plus tôt, pris des mesures du même type. La monnaie de Donald Trump glisse en accéléré sur le marché des changes, elle a perdu 10 % en une semaine et 40 % de sa valeur depuis l’été 2019 vis-à-vis du yen comme de l’euro.

L’Amérique « Great Again » apparaît alors, pour les marchés financiers, être un échec. La loi fiscale votée deux ans plus tôt (en décembre 2017) pour relancer la croissance et rapatrier capitaux et usines sur le sol américain n’a eu pour effet que de creuser la dette et le déficit commercial. La confiance dans la politique menée par le président s’est effritée au fil des mois puis elle s’est détruite brutalement, en juin, lorsque le Japon et la Corée du Sud ont signé une alliance militaire avec la Chine. L’accord prévoit qu’en échange de la paix chinoise, Séoul et Tokyo achètent massivement du renminbi pour leurs réserves et vendent, en conséquence, leurs dollars.

Privilège exorbitant

Hypothèse loufoque ? On a tant et tant écrit depuis un demi-siècle sur « la chute du dollar » et la perte de son « privilège exorbitant » selon le mot de Valéry Giscard d’Estaing, qu’il est difficile d’y croire. La décision de Nixon de mettre fin à la convertibilité du dollar en or, de dévaluer puis, en 1973, de laisser les grandes monnaies fluctuer, n’a pas mis fin à la suprématie internationale du billet vert.

Sans doute, le dollar a-t-il vu sa valeur en Deutsche Mark divisée par près de quatre depuis la fin de la guerre, mais il n’empêche, la monnaie de la première puissance représente toujours, fin 2017, 65 % des réserves mondiales et 43 % des paiements commerciaux. Aucun autre pays ne rivalise vraiment pour attirer les capitaux et les sécuriser. La crise de 2008, pourtant née aux Etats-Unis, n’a pas détérioré la fortune du dollar roi. Alors Donald Trump ? Une péripétie. Il ne fait pas le bien qu’il promettait, tout à l’inverse, il continue d’agir de façon désordonnée et il affaiblit sérieusement son pays . Mais de là à remettre en cause le règne du dollar, non, il en faudrait plus.

Vraiment ? Tout sur les marchés de changes est affaire de « confiance ». Au début de son mandat, Trump a bénéficié d’une (irréfléchie) faveur, les marchés ont cru qu’il allait relancer la croissance et abaisser les impôts massivement. La Bourse lui a fait la fête. Le dollar a perdu un peu de terrain, mais pour des raisons de différentiels de taux avec l’Europe. Mais, peu à peu, les espoirs de relance vont se dissiper dans la réalité.

Bourse surévaluée

Les économistes ont prévenu : abaisser les impôts en haut de cycle et alors que les marges des entreprises sont au plus haut ne servira à rien, sinon à soutenir une Bourse déjà surévaluée. Les opérateurs sur les marchés risquent alors de tourner le regard et de découvrir que, comme en 1970, l’économie américaine accuse deux déficits, budgétaire et commerciaux, qui ont pris des proportions impressionnantes. La loi fiscale les creuse au lieu de les combler. La dette publique est passée de 30 % du PIB dans les années 2000, à 105 % soit 20.000 milliards de dollars en 2017 et les projets de Trump devraient la grossir encore de plus de 5.000 milliards d’ici à dix ans, selon le Comité du budget. Parallèlement, le déficit commercial est rentré dans le rouge en 1985 et il n’a cessé de se dégrader faisant passer la balance courante extérieure de - 18 % du PIB en 2000 à - 50 % aujourd’hui.

Instabilité intrinsèque Deux économistes, Emmanuel Farhi et Matteo Maggiori, estiment que les conditions sont réunies pour que recommence la crise de 1971 : le dollar occupe une place démesurée dans la confiance des opérateurs au regard des failles structurelles de l’économie américaine (1). Nous sommes revenus au dilemme de Robert Triffin, l’économiste qui avait prédit dès 1960 la fin du système de l’étalon dollar. La crise de 2008, qui a causé les problèmes au sein de la zone euro et a, en apparence, renforcé le dollar, n’a fait, selon les économistes, que renforcer l’instabilité intrinsèque de la suprématie du dollar : la disproportion entre son rôle monétaire et sa force économique.

Mèche allumée

Barry Eichengreen, professeur à Berkeley, ajoute la mèche qui va faire exploser le baril dollar. Selon lui, les pays qui ont des accords militaires avec une puissance surachètent de 30 % la monnaie de cette puissance. C’est le cas du Japon et de la Corée du Sud, dont 80 % des réserves sont des dollars, en échange de la protection des GI. Donald Trump, outre ses lois fiscales inappropriées, a mis en cause tout l’édifice de la Pax Americana en Asie par ses propos belliqueux et son retrait de l’accord commercial pacifique. Que Séoul et Tokyo vendent des dollars, comme au début de cet article, la réaction de défiance des marchés ferait glisser de dollar dans le toboggan.

Mais quelle autre monnaie que le billet vert ? Trump peut être sauvé par le manque d’alternative. Le renminbi ne peut pas devenir une monnaie de confiance internationale, les Chinois eux-mêmes expatrient leurs capitaux dès qu’ils le peuvent. L’euro a survécu à la crise grecque, l’Europe attire de nouveau, d’où la hausse récente de l’euro. Mais sans une « Europe puissance » son rôle restera secondaire. Le dollar est un roi déplumé, le système monétaire et financier international devient un peu multipolaire, mais surtout beaucoup plus incertain.

à suivre dans Les Echos

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